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Q&A : Le chien-enfant

Les chiens sont-ils les nouveaux enfants ? Pourquoi certaines personnes traitent-elles leurs chiens comme des bébés ?

23/04/2026

Cette série d’articles est tirée d’interviews et de discussions publiques que j’ai eues par le passé. Bonne lecture !

La possession d’un chien remplace-t-elle le fait d’avoir des enfants dans les sociétés occidentales ?

Nous soutenons que la popularité croissante des chiens de compagnie et des pratiques de dog parenting est une conséquence plutôt qu’une cause de la baisse du taux de natalité. De plus en plus de personnes qui pourraient avoir des enfants n’en veulent pas, pour de nombreuses raisons qui n’ont rien à voir avec les animaux de compagnie. Dans ce contexte, pour certaines personnes, l’adoption d’un chien peut représenter l’opportunité de fonder une famille et d’expérimenter une forme de parentalité selon leurs propres termes, sans compromettre leurs valeurs profondes.

Les chiens suscitent-ils chez leurs propriétaires une réponse émotionnelle similaire à celle que les bébés suscitent chez leurs parents ?

Des recherches ont montré que les chiens s’attachent à leurs propriétaires de la même façon que les bébés s’attachent à leurs parents. En ce sens, ils montrent des comportements similaires — par exemple, ils préfèrent explorer un nouvel endroit lorsque leur propriétaire est présent. En retour, les chiens semblent capables d’activer notre système de soin (ou caregiving system en anglais). Cela se traduit, par exemple, dans la façon dont nous leur parlons, avec une voix de bébé, à laquelle ils sont particulièrement sensibles. Dans une étude par IRMf, des chercheurs ont constaté que regarder des photos de son chien et de son bébé activait un réseau commun de régions cérébrales. De plus, les mères ont déclaré ressentir la même émotion (à la fois en termes de valence et d’intensité) quelle que soit la photo regardée (chien ou enfant). Nous sommes également sensibles à l’apparence physique des chiens présentant des traits infantiles, comme un visage rond, de grands yeux et un petit nez. Les chiots semblent particulièrement attrayants pour nous, en comparaison aux chiens adultes.

© Laura Gillet

Les propriétaires de chiens ressentent-ils un « baby blues » ?

Le puppy blues est un nouveau concept dans la littérature scientifique. Il semble qu’en effet, les nouveaux propriétaires de chiots partagent — dans une certaine mesure — la même expérience que les parents de nouveau-nés. Ce que les chercheurs entendent par puppy blues, c’est un état émotionnel négatif temporaire déclenché par le changement de vie significatif qu’entraîne l’arrivée d’un nouveau chiot. Cet état se caractérise notamment par de l’anxiété, des difficultés à dormir, de l’irritabilité, des sautes d’humeur… Certaines pensées et ruminations incluent le sentiment de ne pas être capable de répondre aux besoins de son chien, de se sentir incompétent ou coupable, voire de remettre en question son choix. Mais les chercheurs précisent qu’il ne s’agit pas d’un phénomène universel, donc tout le monde ne passe pas par cela.

© Laura Gillet

En tant qu’humains et en tant qu’espèce sociale, avons-nous besoin de prendre soin d’autres créatures, pas nécessairement d’autres humains ?

D’un point de vue évolutif, une théorie avance que le fait de s’occuper d’un nourrisson d’une autre espèce résulte d’une erreur dans les mécanismes responsables du comportement parental humain. Les chasseurs-cueilleurs pratiquaient l’alloparentalité (ou élevage coopératif), c’est-à-dire qu’ils prenaient soin de tous les nourrissons de la communauté, indépendamment des liens génétiques. Les humains ont également développé d’autres capacités sociales, comme l’empathie, la coopération et la compréhension de la pensée d’autrui (théorie de l’esprit), qui ont pu être étendues aux animaux non humains par le biais de la pensée anthropomorphique.

Ainsi, si les humains manifestent une attirance innée pour les nourrissons, ils n’ont pas eu besoin de développer de mécanismes leur permettant de distinguer les individus génétiquement liés à eux (kin en anglais) de ceux non liés (non-kin). Associé à l’anthropomorphisme, cela peut expliquer pourquoi les humains aiment s’occuper d’animaux de compagnie. Mais nous soutenons que ce phénomène a été massivement amplifié par les récents changements de notre environnement, notamment la baisse du taux de fécondité au cours des dernières décennies : là où il y a moins d’humains avec qui se connecter et dont prendre soin (en particulier des nourrissons), les animaux de compagnie peuvent émerger comme une cible alternative. En d’autres termes, l’évolution culturelle aurait favorisé le « pet parenting » comme tentative d’adaptation à un monde en rapide mutation.

© Laura Gillet

Avec la montée de la culture du « dog parenting », existe-t-il un risque que nous développions des attentes émotionnelles trop élevées dans nos relations avec nos chiens ? De telles attentes pourraient-elles intensifier une forme de dépendance envers les chiens et, en retour, contribuer à une forme de détachement vis-à-vis des autres humains ?

Comme dans les relations humaines, l’interdépendance extrême est rarement bénéfique. Par exemple, en cas d’interdépendance, la séparation peut être perçue comme un événement très stressant tant pour le chien que pour le propriétaire. Pourtant, en termes de bien-être canin, on peut supposer qu’un chien bien socialisé, à l’aise en présence d’étrangers et capable d’apprécier un peu de solitude, est probablement un chien heureux et serein. De plus, le risque de surinvester sa relation avec son chien est de trop se désengager des autres relations, et en conséquence d’affaiblir son réseau de soutien social au lieu de le renforcer, par exemple en rencontrant de nouvelles personnes grâce à son chien.

Des attentes émotionnelles trop élevées envers les chiens pourraient aussi sous-entendre que ceux-ci doivent toujours être disponibles pour répondre à nos besoins. Pourtant, comme nous, ils ont parfois besoin d’espace et de temps pour profiter de leurs propres activités. Le fait que tous les chiens ne rejettent pas franchement les contacts physiques non désirés ne signifie pas qu’ils les apprécient toujours. C’est aussi pour cela que certaines personnes soutiennent que les chiens devraient être aimés avant tout pour ce qu’ils sont, et non pour ce qu’ils nous apportent.

Lectures complémentaires (en anglais)

Ben-Aderet, T., Gallego-Abenza, M., Reby, D., & Mathevon, N. (2017). Dog-directed speech: Why do we use it and do dogs pay attention to it? Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 284(1846), 20162429. https://doi.org/10.1098/rspb.2016.2429

Hrdy, S. B. (2007). Evolutionary Context of Human Development: The Cooperative Breeding Model. In C. A. Salmon & T. K. Shackelford (Eds), Family Relationships: An Evolutionary Perspective (p. 0). Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/acprof:oso/9780195320510.003.0003

Kubinyi, E. (2025). The Link Between Companion Dogs, Human Fertility Rates, and Social Networks. Current Directions in Psychological Science, 34(4), 232–239. https://doi.org/10.1177/09637214251318284

Serpell, J., & Paul, E. (2011). Pets in the Family: An Evolutionary Perspective. In T. K. Shackelford & C. Salmon (Eds), The Oxford Handbook of Evolutionary Family Psychology (p. 0). Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/oxfordhb/9780195396690.013.0017

Ståhl, A., Salonen, M., Hakanen, E., Mikkola, S., Sulkama, S., Lahti, J., & Lohi, H. (2024). Development and validation of the puppy blues scale measuring temporary affective disturbance resembling baby blues. Npj Mental Health Research, 3(1), 1–10. https://doi.org/10.1038/s44184-024-00072-z

Stoeckel, L. E., Palley, L. S., Gollub, R. L., Niemi, S. M., & Evins, A. E. (2014). Patterns of Brain Activation when Mothers View Their Own Child and Dog: An fMRI Study. PLOS ONE, 9(10), e107205. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0107205

Topál, J., Miklósi, Á., Csányi, V., & Dóka, A. (1998). Attachment behavior in dogs (Canis familiaris): A new application of Ainsworth’s (1969) Strange Situation Test. Journal of Comparative Psychology, 112(3), 219–229. https://doi.org/10.1037/0735-7036.112.3.219

Udvarhelyi-Tóth, K. M., Szalma, I., Pélyi, L., Udvari, O., Kispeter, E., & Kubinyi, E. (2025). “My Little Son, My Everything”: Comparative Caregiving and Emotional Bonds in Dog and Child Parenting. Animals, 15(23), 3358. https://doi.org/10.3390/ani15233358